« Braconnage » de Michel de Certeau

Cet article de Mickaël Le Mentec et Pascal Plantard,  INEDUC : pratiques numériques des adolescents et territoires, présentent l’enquête ineduc comme un croisement de données pour faire émerger les inégalités éducatives liées aux territoires, aux appartenances sociales et à l’usage du numérique. De Certeau est convoqué pour justiier l’usage de la télévision par les adolescents comme étant un braconnage.

C’est De Certeau (1990) qui introduit la question du braconnage en sciences humaines et sociales. Pour lui, la consommation culturelle est productive et ses usages créatifs. De Certeau a recours aux méthodes d’approche de Vernant et Detienne (2009) concernant la Métis grecque pour approcher cette créativité lunaire, pour reprendre la dialogique des savoirs de Taylor (2008)10. Cette créativité du quotidien qui ne s’exerce pas sous le soleil de la scène artistique ou dans le théâtre académique mais dans l’action banale du quotidien que chacun couvre de son ombre affectueuse. Dès la fin des années soixante-dix, De Certeau considère la lecture comme un braconnage au travers duquel le lecteur, dans son intimité, recompose le texte d’un auteur avec ses propres références culturelles. Dans cette perspective, les usages sont appréhendés comme des pratiques inventives et créatives qui participent de « l’invention du quotidien ». L’écart entre les usages descendants (pensés a priori) et les usages ascendants (inventés par les usagers) est donc à comprendre comme le signe de leur véritable intégration dans la culture des usagers et non pas comme un dysfonctionnement ou un obstacle à la diffusion des innovations. L’acte de consommation (ou l’usage) est considéré comme une construction, une poïétique (en grec poïen signifie créer) invisible, rusée et silencieuse. L’écart entre ce qui est prescrit et ce qui est approprié (éprouvé) est considéré comme une activité humaine ordinaire : le braconnage. Pour les contenus télévisuels, usage et braconnage redéfinissent les relations des adolescents au « monde » télévisuel qui, grâce aux apports des technologies numériques, est devenu plus souple et plus interactif. Aujourd’hui, les adolescents projettent des désirs, des imaginaires et des références culturelles bien au-delà de la manière dont ils utilisent le poste de télévision.

http://journals.openedition.org/netcom/1799