L’intimité entre endiguement de la violence et développement du social (palimpseste)

Cet article a été brièvement publié avant d’être remis en privé car je n’en était pas satisfait. J’ai préféré, avant de le publier, passer par le dictionnaire et ensuite voir l’intimité comme une sortie de soi et puis est arrivé l’article de Marcelo Vitali-Rosati sur la notion d’espace qui m’a permis de mettre au jour ma vision du rôle de l’espace qui se trouve très porche de l’intimité selon moi.

Toutes ces réflexions sont encore un peu confuses et s’inscrive dans une explicitation de tout ce qui tourne autour de l’intimité d’une part dans un cadre plus général de réflexion personnelle sur ce qui change avec le numérique et donc en quoi l’intimité change, ou ne change pas.

Ce qui suit est ma  lecture de  Quelques réflexions sur l’histoire du sujet et de l’individu en Occident – Dumont, Elias, Vernant par Pascal Pichon sur le journaldumauss.

Si dans cet article l’auteur veut faire la part entre le notion d’individu et celle de sujet qui sont souvent confondus dans les sciences sociales, une citation me fait revenir vers la notion d’intimité.

Pour différencier l’individu du sujet, l’auteur de ce texte fait appel à trois auteurs en sciences sociales. Il évacue le premier, Dumont, tenant d’une société idéale par opposition à l’ère moderne, qui serait à l’origine de l’individualisme.

l’apparition du monde moderne, est le résultat de la prédication christique, dont la diffusion des valeurs éthiques serait, selon lui, la cause principale de tous les changements d’individuation depuis deux mille ans en Occident.

L’auteur montre ensuite l’apport de Norbert Elias à la construction de cette distinction. Il garde une vision  traditionnelle entre un sujet psychologisant et un individu sociologique. Pour Norbert Elias, cependant, l’individu/sujet se construit en même temps que se développe des techniques de maîtrise de soi. Son apport est de montrer, grâce à l’emploi de ces techniques,  le passage d’une humanité brutale prise dans l’immédiateté de la vie et insérer dans des chaînes relationnelles courtes et peu variées vers une humanité courtoise, puis bourgeoise.

Faible interdépendance, menace physique permanente, liberté pulsionnelle et rationalité limitée constituaient ainsi des « phénomènes complémentaires ».

Enfin avec Jean-Pierre Vernant, on s’approche d’une vision beaucoup plus moderne ou le sujet a plusieurs dimensions : celle du moi psychologisant, celle de l’agent inscrit dans un réseau/communauté (membre et acteur qui propage l’information), celle de l’individu sociologique (rapport à l’individu type), et être singulier pris (aspects psychique, éthique, politique et morale).

Voici la citation qui a attiré mon attention. A propos de Nobert Elias il indique :

Elias remarque que les individus médiévaux – sans qu’il y ait d’ailleurs beaucoup de différences entre les groupes sociaux – se comportaient d’une manière très différente de la nôtre. Leurs techniques du corps étaient peu élaborées. Dans toutes les couches sociales, on satisfaisait ses besoins naturels – uriner, déféquer, lâcher des vents, se moucher, cracher – sans aucune gêne. La nudité ne semblait pas être non plus l’objet d’une attention particulière, même chez les nobles. Comme le peuple, ceux-ci dormaient à plusieurs dans la même chambre, dans le même lit. Le plus souvent nu et sans aucune gêne. De même, malgré l’attention croissante de l’Église à son égard, l’activité sexuelle était encore vécue de manière très innocente.

L’homme du Moyen-âge est un homme frustre et sans intimité. Probablement parce que la notion n’a pas de sens, il serait intéressant de faire une étude historique de la notion pour s’en convaincre.

Ce qui suis est purement de l’intuition et s’appuie sur des réminiscences d’ancien apprenti médiéviste. Cet homme sans intimité nous donne à voir en creux, ce qu’est aussi cet apprentissage de l’intimité que les siècles suivant vont faire. Parler d’intimité, c’est aborder en premier lieu, un rapport au corps, le sien et celui de l’autre. Est intime tout ce qui sort du corps et bien avant le jeu des sens dont j’ai parlé, il y a la machinerie du corps : défécation, urine, sperme, sang, salive, vents, éructations. Très concrètement, ce que nous appelons intimité consiste d’abord à cacher à l’autre toute cette machinerie. Les lieux intimes ne le sont que pour quelques intimes très triés (un(e) amant(e), un docteur, un curé.

Ce qui sort de moi et ce qui entre sont de l’ordre de l’intime. Hors, ce n’est pas le cas de ce qui se passe au Moyen-âge comme le dit l’extrait précédent. L’intimité serait alors une construction postérieure visant à contenir le corps dans la société et à fixer la limite entre le corps humain et le corps social comme une membrane qui filtre la visibilité, ou non, envers l’autre.

L’intimité serait alors un espace, que l’appartement montre bien à mon sens, avant que j’entre pleinement dans l’espace social qui est le lieu des normes sociales strictes. En un sens il n’y aurait intimité que pour rappeler le jeu social, par comparaison.

A la lecture de ce texte, je me demande également si l’intime n’a pas à voir avec l’endiguement de la violence ? Je pense (c’est juste une intuition et c’est tout) que l’intimité doit naitre au Moyen-âge, peut être dans les monastères, ces espaces privilégiés, quasi familiaux (et aussi parfois sacrément violent cf. Abélard à Saint Gildas). Je me demande également si ce n’est pas une conséquence directe du mouvement de la paix de Dieu. Ce mouvement qui part du 10e siècle va être porté par la réforme clunisienne (entre autre)  afin de maitriser cette violence dont parle Norbert Elias. Le monastère comme modèle de la Jérusalem céleste devient alors le modèle à exporter dans la société où les relations sont codifiées, pacifiées et où l’intimité est alors soit le refuge de la violence (comme on peut encore le voir dans certaines familles aujourd’hui), soit le lieu de la relation débridée, sans limites, c’est à dire sans secret, quelque chose que l’on ne montre pas.

Le monastère a pu aussi intervenir dans la construction de l’intimité et de la norme sociale sur un autre aspect : celui du réseau. On a vu que l’intimité se joue soit au niveau dyadique, donc non réticulaire, soit au niveau du noyau familiale, non communautaire. Nous sommes dans les deux cas en dehors du social.

Ce qui me fait dire ça et le relier à l’intimité, c’est le parallèle que je crois voir, en lisant Norbert Elias dans le texte du journaldumauss, entre endiguement de la violence et déploiement des réseaux sociaux longue distance. Il note, en parlant de l’humanité médiévale, qu’elle est prise dans des chaines relationnelles courtes et peu variées.  De souvenir de Saint Bernard, je retiens surtout son extraordinaire réseau, entre monachisme cistercien, petite et grande chevalerie et monde intellectuel en plein essor. Hors, là encore, le réseau c’est la société et plus il y a lien et plus il y a société. Est-ce que l’intimité et le social ne sont-ils pas les deux pôles d’une même réalité, la normalisation dans l’espace intime et dans l’espace social qui a donc à voir d’une part avec l’endiguement de la violence et d’autre part l’enchâssement dans le réseau social ou dans la communauté ?

Doit on alors relier ces faits (non étayés, c’est que des questions que je me pose), une construction de la société, par la maitrise de l’agenda (la paix de dieu, c’est d’abord le rythme du calendrier), le développement des réseaux et l’endiguement de la violence. L’intimité serait donc le contraire de la société ? Et le terme opposé à intime serait alors social ? Ce qui supposerait alors également que le social soit l’opposé du tout dire qui lui serait donc réservé à l’intime. Avec le social nait la politesse et l’hypocrisie alors que dans l’intime perdure une violence latente (sur les corps mais aussi violence des émotions?)

Pourrait-on également expliquer les violences familiales ou conjugales comme une résurgence de la violence primitive dans un monde extrêmement normé. L’intime serait alors le lieu où le corps peut encore s’exprimer alors qu’il ne le peut plus directement dans le social où il est obligé de suivre les normes fondées au départ par la paix de Dieu ? Est-ce que l’intimité alors, ne sera pas le résultat de l’endiguement de la violence dans le cercle restreint, le dernier lieu, le refuge de cette violence.

Nous aurions donc d’une part ce qui est de l’ordre du corps, de la relation à deux, de la violence et d’autre part ce qui est de l’ordre de l’endiguement de la violence , de la relation en société, de la norme sociale.

Que se passe-t-il alors avec le numérique et notamment avec ce que Serge Tisseron a appelé l’extimité ? N’est-on pas ici aussi dans le même mouvement d’endiguement de la violence vers plus de sociabilité ? Je pense également que le langage, sous l’emprise de la communication toute puissante tend à devenir beaucoup plus feutré et beaucoup plus conforme/conformiste. Et par là même, qu’en est-il de l’individualisme qui a ouvert ce billet ?

Cela reste quand même sacrément conjectural ! Mais ça pourrait être un bon projet de recherche !

Intimité (work in progress)

Le débat sur la vie privé est très présent aujourd’hui. Cette mise en avant cache une autre notion plus importante peut-être, celle de l’intimité. La vie privé est à mettre en regard avec la vie publique et serait donc à considérer comme la partie en dehors de la vie publique, elle serait le lieu du retrait dans une société qui valoriserait la vie publique, ce qui n’est plus le cas.

Notons pour commencer la confusion/mélange entre vie et espace : vie publique/espace publique, vie privé/espace privé, vie intime / espace intime… A CONTINUER

Dans tous les cas vie publique et vie privé sont des espaces sociaux, ce que n’est pas la vie intime qui est une extension de la personne vers un cercle de choisis qui est aussi une extension de sa vie / espace intérieur, un en dehors de soi qui serai aussi une colonisation par soi de ce qui est proche de moi.

L’intimité, par contre concerne le rapport à soi et à autrui.  Voici la définition de l’intimité par le CNRTL. On peut noter deux grandes catégories de sens : celui de réalité profonde et celui de relations préférentielles à autrui.

Il s’agit d’abord par cette définition, de considérer l’intimité comme la vie intérieur de l’individu. Est-ce qu’elle la recouvre entièrement ou est-ce une partie de la vie intérieure ? Et d’ailleurs qu’est-ce que la vie intérieure ? Est-ce la conscience de soi ? Est-ce le flot des pensées ?

C’est en tout cas quelque chose qui n’est pas accessible à autrui sans médiatisation, verbalisation, mise en discours !  Mais est-ce accessible à la personne comme ça ? L’intimité nécessite un discours intérieur sur elle-même. L’introspection est donc la technique d’accès à cette intimité.Il n’y aurait intimité que parce qu’il y aurait discours sur cette intimité ?

Ensuite l’intimité c’est aussi la relation préférentielle, que l’on peut éventuellement évaluer sur une échelle de proximité à l’autre. Et cette relation préférentielle s’exprime avec avec un nombre limité de choisis.

Selon le procès fait à l’intime, qui reprend la définition du vocabulaire technique et critique de la philosophie (1926), on distingue deux sens : A. « Intérieur (au sens où ce mot s’oppose à public, extérieur, manifesté) », « ce qui est fermé, inaccessible à la foule, réservé ; par suite, ce qui est individuel, connu du sujet seul », d’un sens B. « Intérieur (au sens où ce mot s’oppose à superficiel), profond ; qui tient à l’essence de l’être dont il s’agit ; qui en pénètre toutes les parties »

Nous sommes donc bien dans une double définition : absence de médiatisation et besoin de proximité d’une part et d’autre part profondeur des sentiments et ouverture « sans pudeur (c’est à dire sans norme sociale) » vers l’autre.

Il y a aussi dans cette notion une opposition entre une représentation de soi considéré comme supérieur à la relation à autrui, une complaisance dans son soi et l’idée de développement, approfondissement, enrichissement de la vie intérieure de soi. Dans cette opposition, le procès de l’intime met en opposition un soi hypertrophié dans des petits cercles exclusifs et une sorte de « sainteté » de l’intime qui ne serait plus un objet d’étude de la philosophie car passé au rasoir de l’étude des phénomènes. EN COURS D’ECRITURE

 

L’archétype reste le couple et ce qui se passe en son sein, et par extension l’enfant grandissant et la famille comme excroissance du couple. Ce qui est mis en avant ici c’est le caractère caché, étanche, entre l’intérieur de la relation et l’extérieur de la société. Nous sommes ici dans la relation dyadique (à deux) et le noyau nucléaire, en dehors du réseau social de chacun (la triade fonde le réseau), marqué par l’intensité des liens (plus fort que les liens forts ?) qui peut aussi s’exprimer dans une communauté de vie (distinction forte entre réseau et communauté – liens faibles / liens forts).

L’intimité, dans le cadre du couple est alors aussi ce qui est de l’ordre de la sexualité et du dénuement des corps. C’est aussi les parties génitales qui ne sont à montrer qu’aux personnes autorisées. Voir par exemple le film « rester vertical » et son exposition naturaliste des sexes et de la sexualité.

Cela s’oppose donc aux bacchanales qui deviennent comme une intrusion de l’intime dans un espace social, un espace déréglé. Chaque chose doit être à sa place et les deux espaces, celui de l’intimité et celui du social doivent rester étanches. Le risque de voir les deux dimensions se mélanger est lié à l’affichage de la préférence en public et de fait la création d’un espace d’exclusion. L’espace intime devient visible dans l’espace social et peut être perçu comme un chancre qui mine cet espace.

Ce qui est intéressant à noter, c’est que la relation crée un espace – Pour Erwin Goffman, la relation crée la situation. Je peux échanger des choses intimes dans un café, lieu social par excellence. Je suis donc dans deux espaces enchassés. L’intimité c’est alors le lieu retiré, douillet dans lequel s’exprime des relations préférentielles. Les pièces de la maison deviennent des espaces de plus ou moins grande intimité, de la chambre où vit le couple, des toilettes bien sûr où on partage l’aisance avec ses invités, au salon où la famille les reçoit et peut faire alors partager un peu de son intimité en ouvrant la cuisine aux visiteurs.

Mais affirmer cela c’est poser l’intimité dans le cadre culturel européen des classes sociales aisées. L’intimité n’a pas la même valeur dans un appartement où vivent des familles nombreuses. La chambre devient alors le lieud u refuge contre la multitude, l’endroit où on peut téléphoner par exemple.

L’intimité est aussi vu comme la qualité des relations entretenues. Nous sommes alors proche de la notion d’amitié vue comme un « parce que c’était lui, parce que c’était moi » ou un « les amis partagent tout ». Relation préférentielle intense, profondeur du partage, pas de secret (par opposition à la vie sociale qui codifie le visible et rend étanche le secret). Cette notion de secret associé à l’intimité est à rapprocher par exemple du secret du roi, qui deviennent nos services secrets modernes, des services qui partagent tout avec le roi et rien avec les sujets.

A Lire

https://www.cairn.info/revue-etudes-2003-12-page-621.htm

http://1libertaire.free.fr/RGori10.html

http://www.internetactu.net/2011/01/19/quand-la-technologie-devient-larchitecte-de-notre-intimite
http://www.cnrtl.fr/lexicographie/intimité
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/06/10/internet-elargit-il-la-gamme-de-nos-relations-intimes/
http://www.sens-public.org/spip.php?article912&lang=fr
https://fr.wikipedia.org/wiki/Pudeur
http://www.fondation-itsrs.org/Jacques-RIFFAULT-L-intime-de-quoi.html
http://blogshumanites.u-paris10.fr/content/caf%C3%A9-philo-lintimit%C3%A9
http://maryse.emel.blogphilo.over-blog.com/l-intimit%C3%A9-texte
https://fr.wikipedia.org/wiki/Intimit%C3%A9