La théorie de l’auto-détermination de Deci et Ryan

Émilie Huiban, Jacques Fischer-Lokou, Nicolas Deporte et Christine Petr. Approche exploratoire des ressorts « motivationnels » à pratiquer la consommation collaborative.  La théorie de l’autodétermination.

Originellement développée par Deci et Ryan [cf. Ryan & Deci, 2000 ; Deci & Ryan, 2016 ; Paquet, Carbonneau & Vallerand, 2016], la TAD soutient l’idée d’un continuum de plusieurs types de motivations qui serait essentiellement fonction du degré d’autonomie perçue par l’individu face à sa volonté d’agir. Ce continuum présente d’un côté, un état de motivation très faiblement régulé ou autodéterminé nommée amotivation, qui reflète une forme d’indifférence ou une absence de valeur à un résultat ou à un comportement. Sur l’autre versant de ce continuum, se présente un état de motivation autonome, décrit comme fortement autodéterminé, car il implique que l’individu dispose pleinement du sentiment d’un libre choix lorsqu’il s’adonne à une activité par laquelle il retire intrinsèquement ou uniquement pour elle-même, une grande source d’intérêt ou de plaisir. Entre ces deux extrêmes se situent quatre états de motivations régulées plus extrinsèquement (ou de nature plus contrôlée), dénommés « régulation externe », « régulation introjectée », « régulation identifiée » et « régulation intégrée ». Ces formes de motivation qualifiées d’extrinsèques reposent sur l’idée que la personne agit davantage sous l’influence de pressions perçues comme plus ou moins externes à la personne [Deci & Ryan, 2008]. Toutefois, comme le précisent Deci & Ryan (2016), si les facteurs de motivations extrinsèques sont davantage perçus comme étant plus contraignants que ceux de nature intrinsèque, on peut distinguer plusieurs formes de régulations qui n’impliquent pas les mêmes processus psychologiques d’induction à l’action. La régulation externe suppose que l’individu s’engage uniquement dans le but d’éviter une punition ou de bénéficier d’une récompense. La régulation « introjectée » traduit l’acceptation d’une requête externe sans que l’adhésion ne le libère réellement d’un aspect encore vécu comme aliénant [Deci & Ryan, 2016]. Avec la régulation d’identification, les auteurs précisent que le sujet s’identifie à la valeur de l’action en la faisant sienne et accepte de son plein gré de réguler son comportement dans le sens demandé. Enfin, la forme de régulation intégrée traduit un niveau d’identification accru par lequel l’individu associe pleinement ses propres valeurs à la nécessité de soumettre son comportement à la requête externe sans toutefois que l’activité effectuée le soit dans le seul but d’y trouver du plaisir. Ainsi, si l’on en croit Deci et Ryan (2016), le niveau de motivation de la régulation intégrée rejoindrait celui de la motivation intrinsèque (les deux activant un état d’autodétermination important), la différence se situant sur le plan de la primauté du plaisir recherché, plus accentué dans le cas de la motivation intrinsèque.

Intégrée au continuum qui définit la nature de la motivation et permet d’anticiper plus aisément l’engagement du comportement en fonction du degré d’autodétermination, la TAD identifie également un certain nombre de besoins considérés comme fondamentaux et universels [Forest & al., 2013], auxquels peuvent être associés des buts personnels et des valeurs socialement partagées [Kasser, 2016 ; Kasser & Ryan, 1996].

Selon Forest & al. (2013), plusieurs travaux confirment qu’une motivation de nature optimale nécessite l’activation d’un certain nombre de processus mentaux et comportementaux fondamentaux ici dénommés « besoins ». Trois de ces besoins ont particulièrement été mis en évidence comme jouant un rôle décisif dans de nombreuses situations de la motivation autodéterminée. Le sentiment de pouvoir agir en toute autonomie ou de conserver un sentiment de contrôle est fortement associé aux aspirations intrinsèques ou s’y rapprochant (par la régulation intégrée ou identifiée) autant que de pouvoir satisfaire un besoin (social) d’apparentement en partageant des sentiments authentiques [Reeve, 2004]. De la même façon, le besoin de compétence ou la capacité à s’impliquer dans une tâche permettant la réalisation de défis optimaux et facilitant un sentiment d’accomplissement ou de progrès appartient également à la catégorie des besoins considérés comme fondamentaux. Cependant, comme le rapporte Kasser (2016), les buts et valeurs des individus peuvent aussi exprimer des motivations intrinsèques et extrinsèques et permettre la satisfaction de différents besoins. Par exemple, la recherche de récompenses, de biens matériels, de réussite financière et de reconnaissance sociale sur le plan de la réputation, reflèterait des aspirations de nature plutôt extrinsèque. La poursuite de comportements prosociaux ou coopératifs et l’expression d’attitudes favorables envers le développement durable ou écologique focaliseraient vraisemblablement davantage, toujours selon Kasser (2016), des valeurs plus intrinsèques.

L’effet rebond

Mickaël Shermer. Pourquoi les faits ne suffisent pas à convaincre les gens qu’ils ont tort.

Dans une série d’expériences, Brendan Nyhan, de Dartmouth College, et Jason Reifler, de l’Université d’Exeter, ont identifié un second facteur, connexe, qu’ils ont nommé « effet rebond » (en anglais, backfire) : corriger les erreurs factuelles liées aux croyances d’une personne n’est pas seulement inefficace, mais cela renforce ses croyances erronées, car « cela menace sa vision du monde ou l’idée qu’elle se fait d’elle-même ». Les sujets d’une expérience recevaient par exemple des articles de presse fictifs qui confirmaient des idées fausses répandues, comme la présence d’armes de destruction massive en Irak. Puis on donnait aux participants un article qui démontrait qu’aucune arme de destruction massive n’avait été trouvée. Résultat : les sujets d’orientation libérale qui étaient opposés à la guerre ont accepté le nouvel article et rejeté les anciens, alors que les conservateurs qui soutenaient la guerre ont fait le contraire. Pire, ils ont déclaré être encore plus convaincus de l’existence d’armes de destruction massive après avoir lu l’article montrant qu’il n’y en avait pas, au motif que cela prouvait seulement que Saddam Hussein les avait cachées ou détruites. En fait, Nyhan et Reifler ont noté que chez de nombreux conservateurs, « la croyance que l’Irak possédait des armes de destruction massive juste avant l’invasion par les États-Unis a persisté longtemps après que l’administration Bush elle-même a fini par admettre que ce n’était pas le cas ».